L'odeur, ça porte les souvenirs mieux que n'importe quel autre sens. Je me dis ça en me rappelant l'odeur de la pisse de mémé de Pau. Maison de retraite, lumière froide, air humide, bruits de couloirs, odeur de pisse, saveur de mort. Mémé a encore souillé les draps. Ça sent vraiment pas bon. Ça pue. C'est dégoulasse maman. "C'est les médicaments" elle me répond. Voilà. C'est ça. C'est les médicaments. C'est là que je comprends pourquoi je pense a mémé de Pau à ce moment, assise sur les toilettes.
Ritaline 30 à 60 mg (jusqu'à 90 les très mauvais jours, ou en soirée). Venlafaxine 150 mg (très important, maux de crâne et violentes nausées en cas d'oubli). Pregabaline 50 à 150 mg les jours de forte douleur (je sais pas vraiment si ça marche mais je suis addict alors j'essaie de la garder pour les jours de forte douleur). Alprazolam à volonté (pas plus de 100 mg à la fois, dans la mesure du possible). Ketamine en soirée. Cocaïne si on m'en propose et que la soirée est incroyable ou nulle a chier. Alcool, pas tous les jours mais toutes les semaines, un peu plus en soirée, sauf si Ketamine. Et une montagne de shit.
Et là, tout à coup, l'écran rétrécit. Les bandes noires qui bordent l'univers s'épaississent et écrasent l'espace-temps. Dans le miroir, on se regarde dans les yeux, et la parole, encore naissante, loin d'être consciente de son importance, ne trouve rien de mieux à articuler que : "Shit." Je suis seule comme une conne sur ma montagne, à jeter mes petites émotions au vent comme la lesbienne torturée que je suis. Je process toutes mes merdes, et pour la première fois depuis longtemps, je souffle.
Pendant ce temps, le pays se divise et le monde se tend. Les hommes blancs qui possèdent la terre se fascisent et écrasent les pauvres gens. Jordan Bardella, président du Rassemblement National, parti historique d'extrême droite, fondé par des négationnistes, racistes, tortionnaires, colonialistes, a remporté les élections européennes en France. Le fascisme progresse à l'échelle globale, dans les pays d'Europe et au-delà. Les puissances coloniales réaffirment leur cynisme destructeur ; intéressées seulement par leur développement personnel ; elles se rendent coupables de crimes contre l'humanité et contre la vie toute entière en tuant des enfants, en légitimant les viols, en détruisant le climat et toute chance de survie collective.
Ça sent la pisse, mais en pire. L'urine c'est une odeur certes désagréable, mais comme naturelle, habituelle, en temps normal. Là, y a pas besoin d'y réfléchir à deux fois, ça se sent direct que quelque chose ne va pas. Il faut faire quelque chose. Je ne sais pas où ça va, je ne lis pas le futur. Mais je me souviens du passé. Il faut faire quelque chose.
Se reprendre en main, jouer avec les poules, aller marcher dans la forêt, chanter pour les oiseaux, écouter les torrents crier là où la terre trouve encore la force de pleurer en cascades. Manger. Boire. Dormir. Respirer. Il faut faire quelque chose. Se reposer. Commence déjà par là. Morte, tu n'aideras plus personne. Survivre. Assure-toi de faire ça. Morte, tu n'aimeras plus personne.
Et peu à peu, renouer avec une amie, trouver la force, créer de nouvelles connexions, de réparer, soigner la (les) communauté(s), tous les liens que nos ancêtres ont déchiré. S'organiser politiquement de façon concrète et pérenne, manifester, militer, joindre ses forces à la lutte.
Faire front. S'unir. Tu n'es rien, et c'est ta force. Ta mort ne détruira pas le monde. Mais ta passivité le fera. Le pouvoir du peuple se révèle lorsque la mort paraît plus douce que la passivité à tant d'individus qu'une action collective en émerge. Alors survis, et rejoins notre lutte. Nous avons besoin de toi.
Notre monde meurt, mais notre amour survit.
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